-Paragrammes: Ca t'arrive souvent de pratiquer l'auto-interview? -JC Fonteyne: Absolument jamais. Mais on vit dans une ère nouvelle où pour la première fois les auteurs peuvent se publier eux-mêmes via le blog. Or l'une des démarches éditoriales consiste à demander à l'auteur pourquoi il écrit et comment afin de mieux préparer l'accueil du texte. Si je ne m'y colle pas, le boulot ne sera jamais fait.
-Paragrammes: Alors on s'y colle, allons-y! D'abord, c'est quoi un paragramme?
-JC Fonteyne: C'est un mot valise assez prétentieux qui désigne ce que je fais: je me suis longtemps demandé comment je devais appeler cette forme bizarre que j'ai inventée et qui n'avait pas de nom auparavant. Un mélange de "paragraphe" et "calligramme".
-Paragrammes: C'est toi qui l'as inventé?-JC Fonteyne: Sous la forme de mot valise, oui. Mais je me suis rendu compte récemment que ce mot désignait en linguistique les fautes d'orthographes où une lettre est substituée à une autre (comme: "sa majesté la
ruine d'Angleterre")...
-Paragrammes: Oui, mais tes paragrammes à toi, c'est quoi concrètement? -JC Fonteyne: Observez mes textes: vous constaterez qu'ils sont disposés de façon assez bizarre, sans respect de rime, ni de prosodie...
- Paragrammes: Je vois, des vers libres, quoi! -JC Fonteyne: Au contraire. Prenons un court texte. Une crotte insignifiante.
VOLCAN Mes larmes sont acides mais les femmes ont soif Le vin qui Les saoule me livre aussi sec à l'ivresse. Laissez le calva errer sur mes lèvres. Enfouissez-moi dans ma soif de lumière. -Paragrammes: Très joli. Et alors? -JC Fonteyne: Et bien observez: les vers qui commencent au même niveau de tabulation sont en fait des correspondants allitératifs.
-Paragrammes: Ca veut dire quoi? -JC Fonteyne: Qu'on va retrouver les mêmes phonèmes consonnantiques. Regardez
VOLCAN qui contient les sons v, l, k, se trouve au même niveau que "
Le vin qui" comprenant ces mêmes consonnes. Dans le vers 2, le m de "mes" se retrouve au sixième vers dans "
moi", "
larmes" se retrouve dans "l
umières", le s de "
sont" se retrouve dans "enfoui
ssez", etc, jusqu'à ce qu'on ait retrouvé la séquence complète des consonnes.
-Paragrammes: Alors ça, c'est un paragramme?-JC Fonteyne: Oui, c'est un paragramme, et un seul: quand on obtient une strophe par ce procédé avec une unité de sens minimal, j'appelle cela un paragramme. C'est pourquoi je dis que mes poèmes sont écrits en paragrammes au pluriel car chaque poème comprend plusieurs paragrammes.
-Paragrammes: C'est quand même une drôle d'idée d'assembler des vers selon la répétition des consonnes. Quel intérêt? -JC Fonteyne: La question est plutôt: quel intérêt à la prosodie classique? L'alexandrin, par exemple, est mort et enterré. Je ne dis pas que je n'apprécie pas de réciter Racine, ou Cyrano à l'occasion, ni que je suis insensible à ses éphèmères résurrections dans telle ou telle chanson française, mais qu'il ne correspond plus au rythme et à l'intonation du français d'aujourd'hui. Ecrivez en alexandrins, ça ne semblera au mieux que des vers de mirliton (surtout les miens). En fait, je me suis rendu compte que si j'adoptais une versification régulière, j'allais à l'encontre de mon débit de parole en même temps que de mon mouvement de pensée, avec leurs rythmes saccadés, leurs silences, leurs soudaines inspirations qui s'achèvent par une hachure brutale ou un bredouillis inepte.
-Paragrammes: Et pourquoi cette disposition?-JC Fonteyne: L'oeil est habitué à ces strophes sages disposées comme des lignes de haute tension. L'asymétrie permet de remettre en cause nos rythmes de lecture. On obtient un effet là où il n'y avait qu'une recherche du sens.
-Paragrammes: Mais ça doit être terriblement contraignant! Tu ne dois pas réussir à dire ce que tu veux.-JC Fonteyne: Non, c'est exact. Je n'y parviens pas: le poème devient le lieu de la lutte entre ma volonté et le corps du texte. Car il s'agit d'un corps: les mots ont une existence physique qui se manifeste dans l'espace par leurs graphèmes et leurs syllabes. Parfois je gagne, au prix d'une réorganisation totale des allitérations constitutives du texte, ou bien je ruse (souvent) en doublant une consonne ou en changeant une dentale en autre dentale, ou encore en supprimant un phonème. Parfois c'est le texte qui l'emporte. Le poème compte les points.
-Paragrammes: Tu définis donc le poème comme le lieu d'une lutte entre un matériau et une pensée?-JC Fonteyne: Plutôt une volonté. Je ne suis pas un penseur. Et puis non, même pas. Un simple instinct. Je compare ça à un processus naturel. Le même qui va complexifier et enrichir l'univers à partir de l'atome d'hydrogène, le plus simple qui soit. Ou qui va créer les organismes à partir du séquençage d'une phosphate, d'un sucre et d'une base azotée... J'essaie de mettre à jour des organismes viables d'un point de vue littéraire à l'aide d'un séquençage d'une vingtaine de phonèmes consonnantiques.
-Paragrammes: Tu ne la ramènes pas un peu, là?-JC Fonteyne: Bien sûr que si. Mais si on ne permet pas à un poète de la ramener un peu...
-Paragrammes: Parlons-en, de poésie! Ta conception n'est-elle pas épouvantablement formaliste?-JC Fonteyne: Pas plus que de faire un sonnet. Ou que la récente mode des Fibs.
- Paragrammes: Alors qu'est-ce qui te distingue d'un Oulipo?
- JC Fonteyne: Un Oulipo est un virtuose. Moi je ne sais que faire ça. Et puis je me suis rendu compte que cette forme reflétait beaucoup de mes aspects les plus sombres. Même si je me méfie du lyrisme (le mien seulement), je ne crois pas n'être qu'un versificateur. Certains paragrammes sont très sentimentaux, pour autant que l'espoir, l'angoisse, la joie anxieuse et la haine sont des sentiments. Et puis, on trouvera de ci de là des fragments de ma mythologie personnelle: la lutte de Marsyas contre Apollon, Claire, la femme radieuse qui symbolise l'instant de plénitude juste avant une crise d'angoisse, une réflexion assez critique contre nos comportements ethniques, etc.
-Paragrammes: Est-ce que ça suffit pour faire de la poésie?-JC Fonteyne: Aucune idée... Tout ce que je sais, c'est que j'aime bien les textes bizarrement disposés, qui n'ont pas de petit ronron à faire tourner. Quand ça respire. Quand ça gueule. Quand ça ahane et ça cascade. Quand ça pue le désir ou l'angoisse. C'est gai, c'est vivant. On peut écrire de la poésie comme si on était une âme libérée du sentiment de soi, ou comme une dissertation intellectuelle stylée, ou comme l'expression d'un ressenti. On peut aussi demander à une forme chaotique et torturée d'éclairer le monde avec de belles blesssures. Les trucs bizarres, ce n'est pas mon but, mais c'est ce que je fais. Like it or not.