Triptyque de Mégano
1
DAMAYANTI
Claire noirceur, déverse-toi au sein de ma vague déchirée!
Que de ton nom s'aggrave et se ravine comme macadam la chair
De mon noyau éteint.
Midi... Oui, ton nom
Fige bien des astres en d'inavouables zéniths:
C'est l'heure fauve où bougent les nettes ombres internes.
La forêt crame, sidérée d'où s'élance la chasse saoule,
Le meilleur est de mourir d’aridité‚ mais
Le ciel caramel sourd de dieux rafraîchissants:
Ma terre mouillée irradie d'émeraude.
Mon lieu tout d'été pour qu'y loge
La chair me paraît trop pauvre.
La chevelure se perd dans la promesse,
Ma tête replonge dans le chaos.
Le corps callide étendu sur la rambarde de bruine,
Caressant de ma cravache les grands cobras polycéphales,
Qu'être d'autre qu'abdication à l'ombre du dedans? Nu-
Biles des griffes nouvelles réclament d'arracher les cœurs princiers.
Sous la paupière idolâtre s'imprime un rotor
De lueurs rétiniennes. A quel sang suis-je haussée?
Plus pur m'est ce péril d'être autre
Qu'aux nuits où je ruisselais de sueurs interdites.
Jungle de ce que j'éprouve ! Aux flammes de ma source!
Des palmes gorgées d'orage des regards d'ancêtre s'écoulent et me vrillent.
Alors que se font enalourdis mes seins de raisin,
Que les cerises s'illuminent à la foudre,
Je rêve d'offrir ma jugulaire aux morsures des soleils absents.
Il viendra se baigner en mon amnios,
Ce chasseur écrasé d'un midi de béton,
Mordu des bêtes sacrées, odorant de sang séché,
Mignon démon, banian séminal, il viendra
Eveiller le monstre délicieux que je serai...
Se taire ! Les dieux veulent se mouiller à mon calice...
Sais-tu, aimé futur, pénétrant de défauts, que
Les dieux eurent
Le désir
De profiter de ma haute soif d'appartenir ?
Babel construite témoigne encore de leur érection...
Que mon corps excellent hanta de strates esthétiques et de Bibles!
Désir d'être maître de ma peau hématite,
De se piercer de ma délectable nubilité,
De meurtrir de dents-prisons ma tête martyre
En demandant l'impatience des brûlures labiales :
Déjà les Baba-Yaga dardent sur moi leur regard injecté de pétales sang,
Des temples végétaux s'assemble un peuple de prêtres xantochromes,
Déjà s'érigent les supplices dans l'ambre des cieux striés de Skylabs,
Déjà, l'extase s'apprête à m'écrire. Tout semble m'élire à ne plus vieillir
Mais ne sait-on que le divin est divorce d'avec soi-même?
Toi, es-tu l’aimé‚ qui pourra encourir mon amour?
Béance purpurine, ta bouche menace de m'inonder de lueurs citriques...
Mais non! Ton poitrail charmant me berce, statue bleue, et l'acide cyprique me
Taquine de tes
Couleurs, mais tu n'as pas à parcourir ma mortalité:
Tu n'es qu'un dieu.
Et toi, es-tu l'aimé qui pourra encourir mon amour?
Sous ta peau fourmille une verrière de nervures violacées
Mais non : vain est l'homme sans pauvreté et ces fleurs vernies
Qui détonent
D'amarante à ton cou éclairent trop pour ma crinière:
Tu n'es qu'un dieu.
Et toi, es-tu l'aimé qui pourra encourir mon amour?
Tu fais frémir mon être de l'effulgence de tes gestes...
Mais non: tu momifies dans une affligeante éternité. Etre ne suffit pas.
Tu condamnes
Le corps que tu marques à ne plus mourir…
Tu n'es qu'un dieu.
Mais toi, tu ressembles aux trois dieux et pourtant ton
Entraille bat au tumulte de mes tresses de pirate:
Tu sais n'être fou que d'un désir de fête, lourd d'écoulement,
Et hasard détruire d'un miracle le fruit de tes colères d'enfant-saule.
Mon sage lit retentira de tes aurores de mercure:
A la mortalité solaire je m'accor-
de. Celui qui se dépasse et en périt mérite
Mes couleurs princières. Tu ne possèdes
Rien: à cela seulement je t'aurai reconnu.